08/01/2026

Rouen retrouvée une ville au temps des révolutions

Rouen, au temps des révolutions,

 entre aménagements et innovations

par André Delestre

 

Du 14 octobre 2025 au 17 janvier 2026, au pôle culturel Grammont, les Archives départementales de Seine-Maritime (ADSM)  présentent une exposition Rouen retrouvée, une ville au temps des révolutions 

L’exposition, accompagnée d’une publication richement illustrée, pose un regard renouvelé sur la première moitié du 19e siècle à Rouen. Ce beau livre académique est coédité par les Archives départementales de la Seine-Maritime et Éditions des Méandres. Prix 39 euros. Nous reprenons sa présentation ci-après.

À la sortie de la Révolution française, la ville connaît une phase de profonds changements et d’ouvertures. Si Rouen a déjà perdu ses remparts, remplacés par des boulevards, elle conserve encore un aspect médiéval. Progressivement, de nombreux vestiges de l’Ancien Régime disparaissent, à l’instar des établissements religieux victimes de la suppression des couvents et de la majorité des églises paroissiales. D’autres édifices se voient attribuer de nouvelles fonctions : ainsi, le Palais, ancien siège du Parlement, devient lieu de justice et de détention.

Il faut attendre le début des années 1820 pour voir naître une véritable prise de conscience patrimoniale. Celle-ci coïncide avec l’essor du romantisme et le regain d’intérêt pour le Moyen Âge. L’exposition évoque notamment les travaux d’achèvement de la façade de l’abbatiale Saint-Ouen ainsi que la reconstruction de la flèche de la Cathédrale, détruite lors de l’incendie dévastateur de 1822.

Dans cette période, sont impulsé des projets d’urbanisme, dont certains marquent encore aujourd’hui la physionomie de la ville. C’est à cette période que sont construits plusieurs ponts reliant les deux rives de la Seine. Le XIXᵉ siècle voit également l’ouverture de l’actuelle rue de la République et l’assainissement du quartier de Martainville.

Cette époque, rythmée par la Révolution industrielle, s’accompagne d’une ouverture de la ville vers la capitale grâce à l’arrivée du chemin de fer, qui fait de Rouen l’une des premières villes françaises à être équipée d’une gare. Pionnière dans le domaine du transport, Rouen l’est aussi dans celui des communications, avec l’installation du télégraphe électrique le long des voies ferroviaires.

Ce travail de valorisation des archives nous rappelle l’enjeu de protéger les nôtres, celles de nos syndicats, des structures professionnelles et territoriales mais aussi des Comités d’entreprises ou CHSCT. Notre IHS a engagé, depuis sa création en 1996, un travail de sauvegarde du patrimoine commun des organisations de la CGT. C’est un enjeu politique majeur de documentation afin de transmettre l’histoire sociale à la mémoire collective.

Dans ce livre, nous y retrouvons des auteurs et des contributeurs bien connus de l’IHS CGT 76. En particulier Guy Pessiot (auteur, éditeur, élu) récemment disparu et dont notre IHS a tenu à être présent à l’hommage qui lui a été rendu. Il nous avait autorisé à publier ce dessin d’Hippolyte Bellangé, gravé par Millin  de la collection Stéphane Rioland pour illustrer un Fil rouge consacré aux journées d’avril 1848.  

Citons également, dans les auteurs, Henri Decaens, ancien directeur des publications de l’Université, Michel Croguennec, historien et responsables des Archives de Petit-Quevilly, 

1848

Page 171 à 173, dans le chapitre intitulé 1848-1851: une brève Seconde République, le livre évoque les émeutes à Rouen. De cette période, notre Institut a, à de multiples reprises, documenté les mouvements dans l’industrie textile qui participèrent de la prise de conscience de l’exploitation et d’une classe naissante. 

Le Fil rouge N°75 a longuement évoqué la coalition et sa répression dans les vallées du Cailly et de l’Austreberthe en 1825, texte écrit par Gilles Pichavant.  Plusieurs Fil rouge ont retracé l’insurrection ouvrière à Rouen et à Elbeuf des 26, 27 et 28 avril 1848: 

  • N° 2, 4 et 5, Rouen dans le 150ème anniversaire de 1848 signé Rober Privat et Pierre Largesse
  • N° 39, Du coton au Tissu, l’industrie quevillaise au 19 et 20e siècle par Michel Croguennec
  • N°42, Émeutes d’avril 1848 à Rouen et Elbeuf par Pierre Largesse
  • N° 79, Elbeuf plus rouge que Louviers? par Pierre Largesse. 

 

Nous donnons une bibliographie non exhaustive de ce mouvement documenté par les historiens. A découvrir ici

 Précisons le contexte de Rouen. Gustave Flaubert décrit le quartier des teinturiers comme  une ignoble petite Venise…le Robec coulant jaune, violette ou bleue. Ville infecte, sans hygiène, les taudis de St Vivien, les garnis de Martainville et la cour des miracles du clos St Marc, elle offrait aux voyageurs une vision de misère. Dans les années 1840, on compte de 20.000 à 30.000 ouvriers, femmes et hommes, sans compter les enfants. L’usine textile La Foudre à Petit-Quevilly en utilisait. Victor Hugo, dénonçant le travail des enfants, montre que  » le progrès » du machinisme industriel rabaisse la société du 19ème siècle au niveau des sociétés primitives qui faisait du sacrifice humain. Les familles ouvrières y mènent une vie misérable. Et celle-ci est d’autant plus perceptible que la bourgeoisie rouennaise, avec le coton brut importé des Amériques, s’est considérablement enrichie. Des fortunes inouïes côtoient des misères tragiques.  

Dés le 23 février 1848, des manifestations se déroulent à Rouen, mais aussi à Malaunay, Barentin, Elbeuf. La République est proclamée à Paris. Simple changement de système politique ou perspective d’une révolution sociale ? A Rouen, les radicaux se rassemblent dans un  » Comité démocratique  » avec à leur tête Frédéric Deschamp. Au-delà du ralliement à la République, ils remettent en cause la propriété et l’exploitation capitaliste. 

Le 26 avril, dans le prolongement de l’agitation ouvrière, l’insurrection a pour cause la victoire de la liste des candidats bourgeois à l’Assemblée nationale. Parmi eux, des fabricants y exploitent férocement l’ouvrier. Accusant les autorités d’avoir falsifiés les élections, les ouvriers tentent de s’emparer de l’Hôtel de ville. Repoussés, ils construisent des barricades. Un rapport en dénombre 36. Derrière celle de St-Julien (voir dessin), 700 ouvriers l’occupent. Elles sont prises d’assaut. L’artillerie de l’armée et des éléments bourgeois de la Garde nationale firent une trentaine de morts et plusieurs centaines de blessés, exclusivement dans les rangs des insurgés. 250 arrestations s’ensuivent avec de sévères condamnations ( prisons, déportations en Algérie et à Cayenne) lors d’un procès à Caen. Auguste Blanqui dénonce  » une St-Barthélémy des ouvriers »

Rouen précède les journées de juin à Paris, 1848 devenant une date phare du combat émancipateur de la classe ouvrière, aussi bien ici en France qu’en Europe. 

Retouver ici quelques repères chronologiques  

Melancholia » est un long poème dénonçant la misère du peuple dans le contexte de la révolution industrielle. L’extrait suivant est le plus célèbre.

Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?
Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit ?
Ces filles de huit ans qu’on voit cheminer seules ?
Ils s’en vont travailler quinze heures sous des meules ;
Ils vont, de l’aube au soir, faire éternellement
Dans la même prison le même mouvement.
Accroupis sous les dents d’une machine sombre,
Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l’ombre,
Innocents dans un bagne, anges dans un enfer,
Ils travaillent. Tout est d’airain, tout est de fer.
Jamais on ne s’arrête et jamais on ne joue.
Aussi quelle pâleur ! La cendre est sur leur joue.
Il fait à peine jour, ils sont déjà bien las.
Ils ne comprennent rien à leur destin, hélas !
Ils semblent dire à Dieu : « Petits comme nous sommes,
Notre père, voyez ce que nous font les hommes ! »
Ô servitude infâme imposée à l’enfant !
Rachitisme ! travail dont le souffle étouffant
Défait ce qu’a fait Dieu ; qui tue, oeuvre insensée,
La beauté sur les fronts, dans les coeurs la pensée,
Et qui ferait – c’est là son fruit le plus certain –
D’Apollon un bossu, de Voltaire un crétin !
Travail mauvais qui prend l’âge tendre en sa serre,
Qui produit la richesse en créant la misère,
Qui se sert d’un enfant ainsi que d’un outil !
Progrès dont on demande : « Où va-t-il ? Que veut-il ? »
Qui brise la jeunesse en fleur ! qui donne, en somme,
Une âme à la machine et la retire à l’homme !

Que ce travail, haï des mères, soit maudit ! Maudit comme le vice où l’on s’abâtardit ,
Maudit comme l’opprobre 5 et comme le blasphème 6 !
Ô Dieu ! qu’il soit maudit au nom du travail même,
Au nom du vrai travail, sain, fécond, généreux,
Qui fait le peuple libre et qui rend l’homme heureux !
Victor Hugo
« Melancholia », Les Contemplations, 1856.

 

 

 

 

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